JEUDI 3 AVRIL 2008 - LIMINALITÉ
3 avril 2008La douleur, bien-sûr. Rien d’insoutenable, simplement la lancinance, les chairs qui tirent en se refermant, le sang qui suinte parfois, les poils qui repoussent, drus et sombres, et qui abrasent la chair striée d’ourlets noirs. Les nœuds, coquets, qui remplacent le frein ancien. La rougeur irisée, parfois verte, de l’éosine que dépose chaque matin le bâtonnet ouaté. La chair boursouflée, grotesque, qui déborde comme un rôti obscène mailloté d’une barde porcine, si incongrue ici : ce geste signifie précisément son impossibilité, la sortie du monde des soies roses et grises, l’entrée chez le mat, chez l’ocre, la révérence, sous le portail sémite, de ma bite suppliciée.
Au soir, même quand Paris se couvre de glace, ils s’aiment dans le petit square au bas de mon escalier. La kipa posée comme un nénuphar sur sa tête brune et rasée, il est assis sur ses genoux, comme une mère-amante, elle le caresse et au sourire de ses baisers infinis je sais qu’il bande sur ses vingt ans. Demain je serai comme toi, lui dis-je en passant furtivement — ils sont aveugles à nos regards — à la veille de la coupe sacrificielle.
Dans son coin de ciel, Van Gennep ricane. Séparation, liminalité, agrégation, souffle-t-il sur mon monstre peinturluré. Croyais-tu que ton âge t’exemptait du passage, que tu ne paierais pas l’octroi ? Tu n’es pas eux, petit homme, pas encore. Orgueil défait, encore exilé dans les limbes, je vois dans le métro mes amants frisés défiler comme des rois, oppressants de beauté, et entre leur cuisses le sceptre que je n’ai pas encore mérité : souffre encore, susurrent les enfants de six ans qui les habitent, et se tenaient jadis jambes écartées dans leurs robes de coton.


